Origines
Je viens d’un pays aux horizons immenses, alors j’ai appris à lever les yeux pour admirer le ciel, le soleil, la lune, les nuages, les étoiles et l’arc en ciel quand il se présente. J’ai besoin d’air, d’espace, de lumière. Les gens de ce pays vénèrent les images, leur vouent un culte sacré, leur allument des cierges dans les églises, les touchent et les embrassent après la messe, les prient, leur parlent…
Ces images sont particulières, elles sont inchangées depuis des siècles, obéissent toujours aux mêmes règles plastiques, suivent les mêmes canons picturaux. Elles n’ont jamais eu pour but de représenter notre monde, elles ont un rôle spirituel, presque magique, comme les premières représentations des forces divines, comme les peintures rupestres des grottes de Lascaux, comme les statues aztèques ou sumériennes.
Ce sont des images qui s’imposent par leur frontalité, elles n’ont pas de profondeur, n’utilisent pas la perspective ou le modelé des formes, elles décrivent un monde sans ombres, baigné de lumière uniforme, irréelle, un monde où le temps est comme suspendu. C’est le monde idéal et le monde des idées, un monde où on se sent aussi un peu chez soi, tant ces images nous sont familières. Elles nous entourent depuis notre enfance, d’où que l’on vienne, même pendant les décennies soviétiques l’imagerie de propagande puisait à cette source.



Mon parcours
Mon père était peintre et sculpteur, des souvenirs d’enfance remonte l’odeur de l’essence de térébenthine, les taches de peinture sur les sols de notre appartement, la pièce qui sert d’atelier et où il nous est interdit d’entrer et dans laquelle on aperçoit des objets étranges et fascinants par la porte entrouverte. Un monde différent, étrange, à portée de main et inaccessible à la fois, à l’image de cet atelier dans l’appartement ou des livres avec des reproductions de tableaux conservés dans les musées où nous pensions ne jamais pouvoir aller.
Et les tableaux ils étaient partout dans la maison, sur les murs et dans les innombrables livres d’art, et l’autoportrait de Léonardo Da Vinci à la sanguine accroché à la porte.
Ce vieillard sévère qui ressemble à Dieu le Père avec sa longue barbe était pour moi l’incarnation même du monde de l’art – la création est une chose grave, une mission, presque un sacerdoce. Ce qui est encore, je m’en suis rendue compte bien plus tard, un trait qui nous est commun, la création est une mission sacrée pour tous nos grands écrivains, le devoir de partager le savoir, la sensibilité, la passion dont Il nous a fait don.
Et c’est peut-être pourquoi notre art et notre littérature sont souvent si sérieux, même notre humour est grave, c’est un humour désabusé, qui a souvent recours à la satire et à l’absurde. Nous avons le poids de cette tradition millénaire, l’art peut être tout sauf futile ou divertissant.
Il n’est alors pas toujours facile d’assumer ce don, cette grande mission, trop grande pour un être humain faible et paresseux, succombant avec légèreté à toutes les tentations que lui offre le monde terrestre. L’artiste russe doute beaucoup, ne se sent pas à la hauteur, même son irrévérence reste fidèle aux grands principes de l’art.
C’est peut-être une des raisons pour lesquelles j’arrive sur la scène de l’art à quarante-cinq ans passés, avec mon expérience, mon désir, ma vision du monde et ma légitimité.
Car j’ai compris une chose essentielle, le statut de l’artiste c’est l’artiste qui se l’octroie avant tout, avant tous. Je revendique par ces tableaux simples le droit de chacun à son individualité, le droit de chacun à son expression propre et unique, le droit de chacun de créer.

